Cadres théoriques des membres
du GRHES sur la définition des élites et sur les stratégies
qu'elles ont employées pour se maintenir en place



Le Groupe de recherche en histoire économique et sociale (GRHES) des trois campus de l'Université de Moncton s'est réuni à Edmundston le 21 août dernier afin de préparer ses cadres théoriques dans le cadre du projet "Les élites et les transformations historiques." Lors du séjour des professeurs Daniel Hickey et Jacques Paul Couturier à l'Université de Poitiers en avril dernier, le GRHES s'est entendu avec ses interlocuteurs du Groupe d'étude et de recherche en histoire du Centre-Ouest (GERHICO) de l'Université de Poitiers pour la tenue de trois sessions par téléconférence au cours de l'année universitaire 1996-1997 (25 octobre 1996, 17 janvier et 16 mai 1997). Ces sessions doivent porter sur les définitions qui peuvent être attribuées aux élites pendant la période moderne et contemporaine et sur les stratégies employées par ces élites afin de se maintenir au pouvoir dans les deux laboratoires privilégiés par le projet, soit l'Acadie-Nouveau-Brunswick et le Poitou-Centre-Ouest en France.
La rencontre d'Edmundston visait à définir la position du GRHES sur ces thèmes et à rédiger un document de base préalable aux rencontres par télé-conférence. Les chercheurs qui ont pris part à cette réunion ont travaillé à établir les cadres théoriques de l'échange à partir des recherches qu'ils mènent présentement. Chaque membre du groupe intègre la problématique du comportement des élites à l'intérieur de ses travaux: Jacques Paul Couturier et Wendy Johnson du CUSLM dans leur recherche sur les structures provinciales d'éducation néo-brunswickoises au 20e siècle, Nicole Lang du CUSLM à l'intérieur de ses recherches sur le syndicalisme universitaire au Nouveau-Brunswick, Phyllis LeBlanc du CUM dans l'étude comparative des sociétés acadiennes et louisianaises, Maurice Basque du CUM sur le maintien et la reproduction sociale des familles d'élites dans l'Acadie du 18e siècle et Daniel Hickey du CUM sur le renforcement des élites dans le Poitou du début du 17e siècle. Nicolas Landry, du CUS, (absent lors de la rencontre), travaille à définir une élite à partir des inventaires après décès de l'Ile Royale à l'époque coloniale.


1) DÉFINITIONS:
Le groupe a constaté la difficulté de produire une définition cohérente pour les élites qui peut s'appliquer à la fois à l'époque moderne et à la période contemporaine en tenant compte également des contextes historiques aussi différents que la France des 16e-17e siècles, la société coloniale nord-américaine et le monde industriel de la fin du 19e et du 20e siècle. Nous avons plutôt opté pour une série de définitions qui évoluent et qui suivent un cheminement critique fondé en partie sur certains concepts de la théorie de la reproduction sociale du sociologue français Pierre Bourdieu. De ces concepts, nous avons retenu le capital matériel et le capital symbolique. Selon les époques étudiées, le capital symbolique (rangs, titres) semble perdre de l'importance face au capital matériel (propriété, revenus). Comme l'indique les travaux de Daniel Hickey, les avantages matériels attachés aux titres, aux rangs et aux offices (exemptions de tailles) dans la France moderne expliquent bien l'intérêt pour les anoblissements et les offices. Pour l'époque contemporaine par contre, le capital symbolique n'est pas sans importance car, comme l'a souligné Nicole Lang, les titres et les fonctions (universitaires, municipales, provinciales ou fédérales) continuent à accorder de l'importance aux individus sans directement faire référence à leur statut économique. En réalité, nous sommes en présence d'une évolution vers une société où le capital matériel constitue sans doute un déterminant plus important qu'à l'époque moderne mais où l'apport du capital symbolique demeure un facteur de taille. C'est d'ailleurs l'une des conclusions de Pierre Bourdieu dans son ouvrage "ALa Noblesse d'État", publié en 1989.
Au-delà de cette constatation de base, le groupe a observé que pour chaque période et chaque laboratoire (France, Acadie coloniale, Nouveau-Brunswick-Acadie et Louisiane) la définition proposée afin de saisir la réalité des élites varie sensiblement. Deux explications proposées --- qui parfois entrent en contradiction l'une avec l'autre --- semblent déterminer l'évolution: l'économie et la culture. Selon Maurice Basque, le nouveau contexte socio-économique colonial a grandement favorisé une transformation importante dans le monde des élites. Les anciennes élites métropolitaines ont dû partager leurs influences et leurs pouvoirs avec des nouvelles élites issues de la réalité coloniale euro-américaine. L'une des problématiques qui domine ces recherches vise à déterminer jusqu'à quel point les sociétés coloniales ont produit de nouvelles élites "Américaines" qui se distinguaient de celles de la vieille Europe. Pour leur part, Phyllis LeBlanc et Jacques Paul Couturier ont souligné que l'industrialisation de la fin du 19e siècle a apporté un changement fondamental dans le monde du travail (séparation entre travail lourd et léger, présence importante des femmes sur le marché du travail, accentuation de l'importance des industriels et des personnes d'affaires dans les sphères de l'élite). Les phénomènes de l'industrialisation et de l'urbanisation ont donc contribué à donner naissance à de nouvelles élites mais les élites traditionnelles, en particulier le clergé, conservent encore leur influence et leur pouvoir. Cette réalité fut notée par Phyllis LeBlanc et Nicole Lang qui ont constaté que l'Église acadienne cherche à maintenir son emprise sur ses ouailles en formant la nouvelle élite clérico-nationaliste dans ses collèges classiques. Ces nouveaux leaders acadiens vont définir l'identité de la nation acadienne par la voie des conventions nationales et des journaux qu'ils fondent.
Cette tension économie-culture se superpose et éclaire une autre dichotomie fondamentale, la division urbaine-rurale qui persiste dans le Nouveau-Brunswick du 20e siècle. Comme indiquent les travaux de Couturier et Johnson, les réformes dans le monde de l'éducation sont souvent lancées dans le but de réduire l'écart entre ces deux mentalités: l'implication de l'Église dans l'éducation, la standardisation du cursus scolaire, le contrôle renforcé sur les écoles de village. On peut observer que cette division urbaine-rurale créait un environnement dans lequel chaque milieu produit ses propres élites, élites qui entrent souvent en conflit les unes avec les autres. Mais, au fond, il faut se demander jusqu'à quel point cette division urbaine-rurale constitue une véritable base de définition ou si elle n'est que le sous-produit des influences économiques ou culturelles (mentalités)?
Nous avons cru bon dans un premier temps d'esquisser les facteurs qui peuvent influencer les définitions au lieu de procéder à des définitions plus globales qui ne tiennent pas compte de toutes les variables et des positions contradictoires. Les membres du groupe croient qu'il faut passer à l'étude des données et des cas pour venir à une appréciation plus précise des élites pour chacune des périodes en question.

STRATÉGIES:
Toujours en suivant le concept de Pierre Bourdieu sur la reproduction sociale des élites, les membres du groupe ont opté pour une étude des stratégies qui visent l'acquisition, le maintien et la reproduction des groupes d'élites. Selon Bourdieu, ces stratégies sont fort nombreuses et variées. Leur examen tient compte à la fois de celles qui fonctionnent comme de celles qui échouent. Ainsi, l'emploi de l'analyse des stratégies dans l'étude des transformations historiques des élites permet de bien cerner les subtilités de la mobilité sociale, tant ascendante que descendante. Les travaux de Maurice Basque indiquent par exemple que les stratégies matrimoniales des familles d'élites de l'Acadie coloniale ont grandement contribué à maintenir ces familles dans les sphères du pouvoir malgré des contextes socio-politiques fort complexes et difficiles. Pour Phyllis LeBlanc, les stratégies utilisées par l'élite acadienne de Moncton au tournant du 20 siècle étaient assez semblables à celles des élites anglophones de ce milieu urbain. Selon Jacques Paul Couturier, l'élite acadienne de la fin du 19e siècle tente de percer les sphères supérieures de l'appareil judiciaire du Nouveau-Brunswick en utilisant une stratégie discursive basée sur la thèse du besoin d'une représentation "Aethnique" au sein de la magistrature. Toujours à titre d'exemple, les recherches de Daniel Hickey démontrent que certains hommes de robe au 16e siècle utilisèrent comme stratégie la valorisation de leur passage dans l'armée comme tremplin pour accéder au monde de la noblesse et de ses privilèges.
Le groupe s'est rappelé que même les meilleures stratégies en vu d'une ascension sociale pouvaient être rudement misent à l'épreuve par la conjoncture politique, économique ou sociale. Selon Daniel Hickey sous l'Ancien Régime, les liens patron-client se faisaient difficilement avec plus qu'un patron et la mort ou la disgrâce d'un patron compromettait sérieusement tous les plans et investissements de ses clients. Maurice Basque s'est penché sur ce contexte en Acadie coloniale en examinant les itinéraires socio-économiques des membres d'une famille de notables acadiens, les Robichaud de Port-Royal. Evidemment, le grand dérangement de 1755 a constitué une rupture temporaire dans la montée sociale de cette famille. Mais les Robichaud avait soigneusement cultivé de bonnes relations avec des marchands bostonnais avant 1755. Lors de leur déportation en Nouvelle-Angleterre, ce clan a pu profiter de ces relations et a reçu un meilleur traitement que la majorité des déportés. La famille a pu se servir de ses contacts et retrouver une place d'importance dans la structure sociale de la nouvelle Acadie des Maritimes. A titre d'exemple supplémentaire, la grande crise économique des années 1930 constitue un autre tournant qui montre l'importance de l'élaboration de stratégies nuancées, fondées sur des liens divers, propices à faire face aux changements de conjoncture, permettant ainsi à certains élites de bien tirer leur épingle du jeu social.
Les différents types de stratégies utilisées par différentes élites afin de maintenir et/ou augmenter leur influence et leur pouvoir constituent des pistes pertinentes que les membres du groupe veulent explorer afin d'en arriver à des définitions plus complexes et précises au sujet des élites respectives qu'elles et qu'ils étudient. Toutefois, les échecs dans les stratégies employées sont souvent aussi révélateurs des difficultés que confrontent ces mêmes élites dans leur quête de stratégies visant le maintien et la reproduction sociale de leur places dans les différents sphères du pouvoir.