DISCOURS DE L'HON. JOS. O. ARSENAULT

Messieurs,

Je ne puis laisser la question débattue en arriver à une solution sans faire quelques observations qui me sont dictées par le désir de contribuer, dans la mesure de mes forces, à son règlement et à l'adoption d'une fête nationale qui puisse répondre aux besoins du peuple acadien et être chômée le plus facilement et le plus généralement possible dans tous les centres acadiens. J'ai toujours vivement désiré l'adoption d'une fête nationale commune, à laquelle les Acadiens des trois provinces maritimes pussent participer, un jour de fête où ils pussent se réunir et retremper leur patriotisme, évoquer le souvenir de leur passé, étudier le présent, prendre des résolutions pour l'avenir, et je souhaite ardemment que l'un des premiers résultats de cette convention soit l'adoption d'une telle fête.

L'Assomption de la Sainte Vierge serait très convenable, mais il me semble qu'elle arrive à l'une des époques les plus défavorables de l'année et je crains que pour cette raison elle ne pourrait être célébrée avec cet élan, avec cet éclat, avec cette unanimité que tout le monde s'accorde à désirer. A peu prés tous les Acadiens appartiennent à la classe agricole, et pour la classe agricole le mois d'août n'a guère de loisirs. C'est le temps des foins, et vers le 15 août surtout les cultivateurs redoublent d'ardeur pour moissonner en temps opportun ce fourrage qui contribue si largement à l'entretien de nos troupeaux. Juillet est le mois des fêtes et des pique-niques; nous nous y livrons aux délassements qu'ils nous apportent; on y épuise pour ainsi dire son fonds de gaieté. Après avoir pique-niqué, après s'être promené en juillet, puis après s'être mis à la fenaison et travaillé dur et fort pour sauver le fourrage, le peuple n'est pas bien disposé à fêter, et il est à craindre que l'enthousiasme ne soit pas aussi ardent qu'on doit le désirer pour chômer dignement la fête nationale.

Sur l'Ile du Prince-Edouard, ma province, on ne pourra célébrer la fête nationale dans chaque paroisse; il faudra que les habitants de plusieurs paroisses se réunissent dans le centre le plus favorable, où devront se porter les orateurs et les musiciens; or la chose sera fort difficile, sinon impossible, à la mi-août. Prenons cette convention pour exemple: je n'hésite pas à dire que si elle eut eu lieu à l'époque de l'année à laquelle on propose de chômer la fête nationale, le nombre des assistants n'eut pas atteint un chiffre égal à la moitié du nombre des personnes présentes aujourd'hui. Et, dans mon opinion, c'est un point important à considérer.

Quelques orateurs ont insisté sur la nécessité de se séparer, de se distinguer des Canadiens-Français, et ont soutenu que si nous adoptions la Saint-Jean-Baptiste pour fête patronale, nous nous trouverions à jamais perdus, confondus dans la nationalité canadienne-françaises, résultat qui, à leurs yeux, serait un malheur irréparable. Je ne partage pas ces craintes et, pour ma part ,je serais heureux de voir les liens qui nous unissent aux Canadiens-Français se resserrer davantage. Il faut se rappeler que l'Acadie compte un grand nombre de ses enfants dans la province de Québec, où, tout en conservant fièrement et fidèlement leur titre d'Acadiens, ils chôment avec enthousiasme la Saint-Jean-Baptiste, qu'ils regardent à bon droit comme la fête par excellence de la famille française dans l'Amérique du Nord. En adoptant une autre fête, nous les répudions purement et simplement, et en outre nous imposons aux centres acadiens de l'Acadie qui ont jusqu'ici et depuis bon nombre d'années chômé la Saint-Jean-Baptiste comme cela se pratique sur l'Ile du Prince-Edouard la nécessité de changer de fête, ce qui n'est pas toujours agréable et ce qui surtout pourrait bien être un grand obstacle à l'adoption générale de l'Assomption pour fête patronale.