L'Acadie des origines à nos jours : synthèse historique

1534 - 1713 / 1713 - 1758 / 1763 - 1880 / 1881 -1950 / 1950 - 1997

Acadie : l'origine du nom

Acadie est le nom donné au premier établissement français en Amérique du Nord. Selon les sources officielles, l'explorateur italien Giovanni da Verrazano, alors à la solde de la France, aurait été le premier à faire connaître cette région. Lors de son premier voyage au nouveau monde en 1524, il aurait donné le nom de Acadie à un territoire s'étendant le long de la côte atlantique près du Delaware actuel. Il fonde son choix de nom en référence à la beauté de la faune et de la flore. Il l'a compare aux plaines du Péloponèse dans l'ancienne Grèce, alors considérées comme un véritable paradis terrestre. Par contre, les cartographes du 16e siècle utiliseront plutôt le mot Arcadie et l'appliqueront aussi à la région comprenant maintenant les provinces maritimes du Canada. Mais la lettre "r" disparaîtra assez rapidement.


Acadie : l'Histoire

Le régime français et la première Acadie 1534-1713

Verrazano ne sera pas le seul explorateur à visiter l'Acadie avant les premières démarches officielles de peuplement. Après lui, Jacques Cartier, en 1534, demeure le plus connu puisqu'il visite et dresse la carte des régions acadiennes telles que la rive sud de la baie des Chaleurs et l'Île-du-Prince- Édouard. Bien que l'historiographie canadienne demeure hésitante à ce sujet, il est indéniable que les navires de pêche européens fréquentent le littoral acadien bien avant le début du 17e siècle. Quoiqu'il en soit, les historiens s'accordent sur la date de 1604 comme étant l'année où Pierre du Gua, sieur De Monts et Samuel de Champlain établissent un premier contingent de 80 hommes sur l'Île Sainte-Croix, située à mi-chemin entre le Nouveau-Brunswick et l'État du Maine. La démarche était devenue possible grâce à la décision de Henri IV, roi de France, d'utiliser le monopole de traite comme moyen de financer la colonisation.

Source: Jacques Paul Couturier, en collaboration avec Réjean Ouellette, L'expérience canadienne, des origines à nos jours, Moncton, Éditions d'Acadie, 1994, p. 23.

L'hiver de 1604-1605 fut désastreux alors que le scorbut emporta au moins 36 hommes. C'est ce qui explique qu'au printemps 1605, la colonie déménage sur un site plus au nord dans la baie de Fundy, sur le versant néo-écossais. Le nouvel établissement est baptisé Port-Royal. Quoique l'année 1605- 1606 fut-elle aussi éprouvante, l'avenir s'annonce plutôt prometteur. Surtout dans un contexte de bonnes relations avec les Amérindiens Micmacs et leur grand chef Membertou. Mais de l'autre côté de l'Atlantique, les marchands français supportent mal d'être tenus à l'écart du commerce des fourrures, remettant en question le monopole de De Monts. Quoique la presque totalité des colons doivent retourner en France, Poutrincourt, de même que Claude et Charles de Saint-Étienne de La Tour, décident de maintenir leurs activités commerciales en Acadie.

Il n'y a pas que les rivalités commerciales qui nuisent alors au développement de l'Acadie. En juillet 1613, l'aventurier virginien Samuel Argall rase Port-Royal et Saint-Sauveur, autre petite colonie française située plus au sud. La même année, Québec subît un sort identique face à Argall. L'Acadie ne fait pourtant pas l'objet d'une occupation officielle, sauf pour quelques rares commerçants français. Même si les Anglais changent le nom de Acadie pour celui de Nova Scotia en 1621, ce n'est qu'en 1629 que les colons écossais de William Alexander s'installent pour de bon. La même année, la France nomme Charles de La Tour lieutenant-général en Acadie et ce dernier installe des forts au Cap Sable et à l'embouchure de la rivière Saint-Jean. Bien que la petite colonie écossaise connaît elle-aussi des moments difficiles, il semble toutefois qu'elle entretienne des relations amicales avec les Micmacs et les quelques Français fréquentant le territoire. Mais le projet de Alexander est coupé court par le Traité de Saint-Germain-en-Laye de 1632, permettant à la France de récupérer l'Acadie.

La relance de la colonisation française allait choir entre les mains du nouveau gouverneur de l'Acadie, Isaac de Razilly, arrivé en 1632. Accompagné de 300 hommes d'élite, il déménage la capitale de Port- Royal à La Hève, sur la côte sud de la Nouvelle-Écosse actuelle. Durant les trois années précédent la mort de Razilly en 1635, les quelques colons présents ont le temps d'installer de modestes infrastructures de pêche et quelques fortins. Razilly s'intéresse davantage au commerce maritime qu'à l'agriculture. Marin de profession, ses choix géographiques pour ses établissements obéissent plus à une vision maritime qu'à une vocation agricole. Un entrepreneur comme Nicolas Denys, venu avec Razilly, en profite pour entretenir des activités de pêche et exporter de la morue en Europe. Mais à la mort de Razilly, Charles de Menou d'Aulnay, commandant en second, tente d'asseoir son autorité de nouveau gouverneur. Pour ce faire, il estime nécessaire d'écarter Denys, mais ce sera beaucoup plus difficile dans le cas de Charles La Tour, solidement ancré à la Rivière Saint-Jean et au Cap-Sable. Avant d'entreprendre une véritable guerre civile contre La Tour, D'Aulnay déménage la capitale à Port-Royal, convaincu que l'avenir de la colonie réside dans le développement agricole qui assure l'auto-suffisance alimentaire et un peuplement plus stable. Durant son administration qui s'arrête brusquement à sa mort, en 1650, D'Aulnay est responsable de l'arrivée d'une vingtaine de familles. En 1671, la population acadienne se chiffre à environ 400 personnes.

Source: Couturier, Ouellette, L'expérience canadienne..., p. 41.


Peu après la mort de D'Aulnay, l'Acadie connaît à nouveau les affres de la conquête en 1654 et demeure anglaise jusqu'au Traité de Bréda en 1667. Le nouveau gouverneur, Hector d'Andigné de Grandfontaine, prend possession du territoire en 1670. À compter de cette époque, des familles acadiennes commencent à quitter les environs de l'établissement mère de Port-Royal pour coloniser d'autres régions. C'est ainsi que sont fondés Beaubassin (Amherst, Nouvelle-Écosse) et Grand-Pré (Wolfville, Nouvelle-Écosse). Contrairement aux colonies anglo-américaines et canadienne, les Acadiens pratiquent une agriculture basée sur l'assèchement des marais en utilisant la technique des aboiteaux. L'Acadie péninsulaire d'alors n'est pas la seule région de peuplement français en Atlantique. À Terre-Neuve, la France installe de manière permanente des habitants-pêcheurs à son poste de Plaisance à compter des années 1660. À chaque été, une grande effervescence résulte de l'arrivée des navires de pêche métropolitains. Dès lors, des conflits éclatent entre les coloniaux et les métropolitains pour l'usage des graves, nécessaires aux activités d'apprêtage et de séchage de la morue. Si Plaisance centre son activité commerciale sur la morue, l'Acadie péninsulaire peut dorénavant se permettre d'exporter des surplus agricoles de manière illicite vers la Nouvelle- Angleterre.

De 1690 à 1710, les colonies françaises d'Acadie et de Plaisance sont l'objet d'attaques anglaises. En 1690, Sir William Phips s'empare de l'Acadie, qui redevient française par le Traité de Ryswick de 1697. Mais peu de temps après, les hostilités reprennent et ne cessent définitivement qu'avec le Traité d'Utrecht qui confirme la cession de l'Acadie et de Plaisance à l'Angleterre. La population acadienne se chiffre alors à environ 2 500 personnes. Ce traité met fin à la Guerre de la Succession d'Autriche (1701-1713), mais les négociations démontrent que la France et l'Angleterre éprouvent beaucoup de difficulté à s'entendre sur l'emplacement des frontières. Alors que la France limite l'Acadie à l'actuelle Nouvelle-Écosse péninsulaire, l'Angleterre y ajoute le Nouveau-Brunswick, le Maine et la Gaspésie actuelle.


Un voisinage difficile : l'Acadie anglaise et la nouvelle Acadie française 1713-1758

Suite à la perte de l'Acadie et de Plaisance, la France décide de relancer une deuxième phase de colonisation à l'Île Royale (Cap-Breton) et à l'Île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard). À l'Île Royale, Louisbourg est sélectionné pour le site de la nouvelle capitale. La construction d'une imposante forteresse débute en 1720. Cet établissement vise trois objectifs : un nouveau poste de pêche pour remplacer Plaisance, une solide présence militaire pouvant empêcher un blocus anglais du Saint- Laurent et finalement, une plaque tournante du commerce triangulaire. Quant à l'Île Saint-Jean, même si le comte de Saint-Pierre tente d'y pratiquer une importante pêche commerciale, on la considère davantage comme le grenier potentiel de l'Île Royale. Quoique les provisions du Traité d'Utrecht autorisent théoriquement le départ des Acadiens, ces derniers se montrent peu enclins à déménager dans les nouvelles colonies françaises. Ils s'y rendent en très petit nombre puisque les terres de l'Île Royale, entre autres, ne permettent pas l'agriculture avec les aboiteaux. Cette lacune favorise par contre la contrebande de produits agricoles en provenance de Beaubassin et, à un moindre degré, de Grand-Pré. En fait, la petite garnison d'Annapolis Royal (ancien Port-Royal) n'est pas en mesure de contrôler les activités commerciales acadiennes. L'Angleterre fait peu d'efforts pour favoriser la venue de colons anglais, du moins jusqu'en 1749, alors qu'environ 4 000 colons anglais s'établissent à Halifax, destinée à servir de contrepoids militaire et commercial à Louisbourg.

Source: Couturier, Ouellette, L'expérience canadienne..., p. 78.

De 1713 à 1744, la timide présence anglaise et une longue période de paix, permettent à la population acadienne d'augmenter à un rythme dépassant les moyennes de l'époque. Ces progrès font dire à l'historienne Naomi Griffiths que ce fût peut-être l'âge d'or de l'Acadie. La deuxième moitié des années 1740 est cependant marquée par la guerre. Après l'échec français devant Annapolis Royal en mai 1745, Louisbourg tombe pour la première fois en 1745. Bien que le Traité d'Aix-la-Chapelle marque la restitution de l'Île Royale à la France en 1748, les Acadiens sont dès lors confrontés à des pressions croissantes pour prêter un serment d'allégeance sans condition à l'Angleterre. Depuis 1720, les Acadiens maintiennent une position de neutralité en insistant pour se limiter à un serment qui ne les engage pas à prendre les armes contre la France, l'Angleterre et les Amérindiens. L'historiographie plus récente offre un traitement plus objectif des implications d'un tel serment et de son importance aux yeux des Britanniques. Il implique un droit à la propriété, ce qui signifie que devant la justice anglaise, les Acadiens occupent illégalement leurs terres tant et aussi longtemps qu'ils refusent de se plier à la totalité des obligations du serment.

La période allant de 1749 à 1760 représente l'étape fatidique pour l'Acadie du 18e siècle. Afin d'affermir leur position aux confins de l'Acadie anglaise, les Français érigent le Fort Beauséjour (près de Sackville, Nouveau-Brunswick), peu avant la construction du fort Lawrence à moins de 3 kilomètres à l'est. En vertu de leur interprétation militaire de la situation, les Anglais de la Nouvelle- Écosse s'estiment exposés aux dangers d'un encerclement. Au nord, Louisbourg et le Canada, à l'Est, Beauséjour. Qui plus est, les autorités britanniques voient la population acadienne comme une menace potentielle de rébellion. Entre 1750 et 1755, cette population est évaluée entre 10 000 et 13 000 personnes. C'est donc en 1755 que les autorités britanniques de Halifax décident de régler une fois pour toute la question acadienne. Si cette population refuse de prêter le serment d'allégeance sans réserve, on envisage la déportation. C'est donc coincé entre les menaces anglaises et la crainte des représailles françaises et amérindiennes, par le biais de l'abbé Leloutre, que les députés acadiens doivent se rendre à Halifax pour comparaître devant Charles Lawrence, commandant en chef des troupes britanniques en Nouvelle-Écosse.

Selon l'historiographie, il semble que le refus initial des délégués de prêter serment ait convaincu Lawrence d'agir. Bien que ces derniers aient par la suite décidé d'accepter, Lawrence se dit insatisfait d'un serment prêté à contre-coeur. La décision d'appliquer les plans de déportation doit se lire dans un contexte continental et non seulement au niveau de Lawrence. Tout comme son état-major, il est conscient que les troupes anglaises du général Braddock viennent de subir une cuisante défaite contre des forces françaises et canadiennes dans la vallée de l'Ohio. Les craintes d'une attaque combinée de Louisbourg et Québec contre la Nouvelle-Écosse, à laquelle peuvent théoriquement se joindre les Acadiens et les Micmacs, justifie en quelque sorte, aux yeux de Lawrence, l'ordre de déportation. Déportation qui, une fois enclenchée, dure de 1755 à 1762 et éparpille la population acadienne, un peu partout dans les colonies américaines et en Europe. Le fort Beauséjour tombe en 1755, Louisbourg et l'Île Saint-Jean en 1758.

Source: Couturier, Ouellette, L'expérience canadienne..., p. 83.

Les historiens estiment que le nombre de déportés peut se situer entre 7 000 et 10 000. Certains groupes d'Acadiens se retrouvent en France, d'autres en Angleterre et un nombre important décide de s'installer en Louisiane française. Quelques-uns se réfugient au Canada alors que d'autres préfèrent demeurer aux Maritimes en se cachant ou en exerçant une certaine forme de résistance comme, par exemple, Beausoleil Broussard. Un nombre important de déportés périssent en mer ou en exil. Mais partout où ils se trouvent, les Acadiens continuent d'exprimer un esprit communautaire fort, qui leur permet de surmonter les pires épreuves.

Le Traité de Paris de 1763 met un terme définitif à la présence de la France au Canada et aux Maritimes. Plus chanceux que les Acadiens, les Canadiens évitent la déportation. Ce traité marque la fin des hostilités et persuade un bon nombre d'Acadiens de revenir s'établir dans les Maritimes, maintenant sous le contrôle absolu des Britanniques.


Une Acadie des Maritimes, 1763-1880

À compter de 1763, la présence anglaise se fait sentir partout aux Maritimes, ne serait-ce que par l'anglicisation de plusieurs noms de localités françaises ou amérindiennes. D'un point de vue administratif, l'ensemble des Maritimes est d'abord regroupé sous le giron d'une seule province, la Nouvelle-Écosse. Mais dès 1769, l'Île Saint-Jean acquiert ce statut et devient la province de Saint John's Island, nom qu'elle conserve jusqu'en 1799 alors qu'on la rebaptise Île-du-Prince-Édouard. Plus à l'ouest, en 1784, en bonne partie pour accommoder les milliers de Loyalistes arrivés après la Révolution américaine, on détache un autre territoire que l'on nomme Nouveau-Brunswick.

Le rétablissement des Acadiens n'est pas chose facile et son histoire continue de s'écrire. D'abord, théoriquement, ils devaient prêter le serment d'allégeance à la couronne britannique. Parmi ces groupes d'Acadiens, plusieurs reviennent d'exil, d'autres sortent de leur cachette alors que certains sont libérés des camps d'internement de Beauséjour, Pisiguit, Port-Royal et Halifax. De manière générale, les régions d'établissement choisies par les Acadiens sont celles où l'on retrouve encore la grande majorité de leurs descendants aujourd'hui. Des régions de l'arrière-pays seront toutefois colonisées entre 1880 et 1940.

Au Cap-Breton, les Acadiens s'installent surtout à l'Île Madame et à Chéticamp. En Nouvelle-Écosse péninsulaire, le gros de la population d'origine acadienne choisît le sud-ouest soit la Baie Sainte-Marie et la grande région du Yarmouth actuel. Un nombre moindre s'installe à l'Île-du-Prince-Édouard alors que la majorité opte pour le Nouveau-Brunswick. Dans le cadre de ce retour, les autorités britanniques préfèrent voir les Acadiens éparpillés sur l'ensemble du territoire. Les Acadiens eux- mêmes semblent s'accommoder de cette directive qui, automatiquement, leur permet d'éviter les régions à majorité britannique qui, dans la plupart des cas, occupent les anciennes terres des Acadiens.

Source : Couturier et Ouellette, L'expérience canadienne..., p. 98.

Cette nouvelle Acadie des Maritimes est donc concentrée sur le littoral, tournée vers la mer mais confrontée à des sols beaucoup moins fertiles que ceux occupés avant 1755. De par la force des choses, la pêche et l'industrie du bois deviennent des activités économiques prédominantes alors que l'agriculture en est une à caractère de subsistance, à l'exception de l'Île-du-Prince-Édouard et du Madawaska, où les sols permettent même une agriculture commerciale. L'arrivée de marchands anglos-saxons et anglos-normands a pour effet d'intégrer les pêcheurs acadiens dans une économie de marché mais seulement à titre de producteurs. Ils ne possèdent pas les capitaux leur permettant de se hisser eux-mêmes au rang d'exportateurs.

Sur la scène politique, de par leur statut de catholique, les Acadiens se voient privés du droit de vote et de siéger comme membre d'une législature provinciale. Même que de 1758 à 1763, ils ne peuvent détenir légalement des terres. Les Acadiens de la Nouvelle-Écosse obtiennent le droit de vote en 1789, ceux du Nouveau-Brunswick et leurs frères de l'Île-Prince-Édouard en 1830. À compter de ce moment-là, les Acadiens des trois provinces peuvent siéger dans les législatures. Il n'en demeure pas moins que les Acadiens de l'Île-du-Prince-Édouard et de certaines régions du sud-est du Nouveau-Brunswick sont confrontés aux embûches légales imposées par de grands propriétaires fonciers anglais. Dans certains cas, ils choisissent de s'établir ailleurs alors que ceux qui restent finissent par obtenir gain de cause et font reconnaître leur droit de propriété.

Si au début du 19e siècle, de manière générale, les Acadiens aspirent surtout à des objectifs de subsistance, quelques-uns d'entre-eux dépassent ce stade. De 1780 à 1840, une petite cohorte de leaders locaux émerge. Possédant une éducation rudimentaire, ils réussissent à participer aux activités commerciales inter-régionales avec leurs voisins anglophones. Plusieurs contractent des mariages qualifiés d'avantageux, du moins pour leur permettre d'exercer une influence sociale significative dans leur milieu. Entre autres exemples, Simon d'Entremont et Frédéric Robichaud siègent à la législature néo-écossaise durant la période 1830-1850 alors qu'au Nouveau-Brunswick, Othon Robichaud de Négouac et Joseph Goguen de Cocagne s'avèrent comme étant des exemples types du notable acadien de la nouvelle Acadie des Maritimes.

Il n'en demeure pas moins que l'Église missionnaire catholique est alors la seule réelle institution francophone à laquelle peuvent s'identifier les Acadiens. Ces missionnaires, Français ou Canadiens- français, ont parfois beaucoup de difficulté à exercer leur contrôle dans certaines régions acadiennes jugées plus réfractaires à leur autorité. Les écoles françaises sont très rares et l'on note la présence de maîtres-ambulants, témoignant de leur savoir d'un village à l'autre. On ne compte alors pratiquement aucun Acadien qui soit médecin ou avocat et il n'y a pas encore de journal acadien. Les Acadiens profitent néanmoins d'une première reconnaissance sur la scène internationale, grâce au poème de l'Américain Henry W. Longfellow, Évangéline, publié en 1847. Une décennie plus tard, l'historien français Edmé Rameau de Saint-Père, publie une synthèse historique de la présence française au Canada. Une bonne partie de cet ouvrage porte sur les Acadiens.

Représentation d'Évagéline, héroïne du poème de Longfellow
Source : Collection du Musée acadien de l'Université de Moncton

Il semble alors plus facile d'établir des collèges privés que d'instaurer un système d'écoles publiques. C'est ainsi qu'en 1854, l'abbé François-Xavier Lafrance, d'origine québécoise, inaugure la première institution d'enseignement supérieure de langue française, le Séminaire Saint-Thomas. L'abbé Gagnon tente en vain d'établir un collège dans la région de Shédiac durant les années 1830. Situé à Saint- Joseph, au sud-est du Nouveau-Brunswick, le Séminaire Saint-Thomas ferme ses portes en 1862 pour ré-ouvrir en 1864 sous les bons soins d'une congrégation québécoise, les Pères de Sainte-Croix.

Peu de temps après, en 1867, un Québécois, Israël Landry, lance le premier journal francophone aux Maritimes; le Moniteur Acadien, situé à Shédiac, toujours au sud-est du Nouveau-Brunswick. Les Acadiens se dotent ainsi d'outils fondamentaux à leur reconstruction sociale; un collège qui formera les prochaines générations de leaders cléricaux et un journal qui permettra de communiquer et d'apprendre à mieux se connaître. C'est au cours de cette même année que les Acadiens se font remarquer de manière percutante sur la scène politique des Maritimes. En effet, les régions à majorité acadienne du Nouveau-Brunswick votent à deux occasions contre le projet d'une confédération canadienne. Si bon nombre de politiciens les taxent de réactionnaires, il n'en demeure pas moins qu'ils ne furent pas les seuls citoyens des Maritimes à s'opposer à la Confédération puisque certaines régions côtières de la Nouvelle-Écosse la rejetèrent et l'Île-du-Prince-Édouard n'y adhère qu'en 1873. Cette relative précarité socio-économique n'empêche pas l'essor démographique des Acadiens. Au début du 19e siècle, ils sont 4 000 en Nouvelle-Écosse, 700 à l'Île-du-Prince-Édouard et 3 800 au Nouveau-Brunswick. En 1867, les trois provinces Maritimes comptent environ 87 000 habitants d'origine française.


Projets nationaux et enjeux socio-économiques, 1881-1950

Durant les années 1860, une classe moyenne acadienne commence déjà à se constituer. Bien que le Collège Saint-Joseph allait certes contribuer à former l'élite intellectuelle, l'historienne Sheila Andrew estime qu'il existe en fait au moins quatre catégories d'élites en Acadie. Les deux plus en vue sont sans doute le clergé et les membres des professions libérales. Mais même si les fermiers et les commerçants ne bénéficient pas de capitaux aussi importants que les anglophones exerçant ces mêmes occupations, certains Acadiens fermiers et commerçants se démarquent.

Chez ces élites, ce sont le clergé et les membres des professions libérales qui orchestrent les structures aptes à définir les grands projets nationaux. À compter de 1881, les Conventions nationales acadiennes servent de forum permettant d'établir des consensus autour de grandes priorités. Entre autres, la promotion de l'agriculture et de la colonisation pour contrer l'émigration, l'éducation en français et l'acadianisation du clergé catholique aux Maritimes. Jusque vers 1930, les congrès sont tenus de manière intermittente dans différentes localités acadiennes des Maritimes. C'est de là qu'émergent les symboles nationaux que sont le drapeau, l'hymne national, la fête nationale et la devise "l'union fait la force". Parmi les grandes victoires des promoteurs de la cause acadienne, mentionnons la nomination du premier évêque acadien en 1912, Mgr Edouard LeBlanc.

Légende : Couvertude de l'ouvrage de Ferdinand Robidoux sur les conventions nationales

La période 1881-1950 marque un tournant socio-économique important pour les Acadiens, soit leur intégration dans le processus d'industrialisation et d'urbanisation canadien. Bien que les migrations d'Acadiens et d'Acadiennes de la campagne vers les villes soient moins importantes que chez les anglophones, un bon nombre d'hommes et de femmes francophones s'installent à Moncton, Yarmouth, Amherst ou encore, dans des villes de la Nouvelle-Angleterre pour s'initier au travail en usine. Plusieurs membres du clergé et de l'élite y voient un grand danger d'assimilation à la masse anglo-saxonne. Les mouvements de colonisation des années 1880 et 1930 sont destinés à endiguer l'exil, à détourner les Acadiens des pêcheries contrôlées surtout par des compagnies étrangères ou encore, à soulager certaines familles des dures réalités de la crise économique des années 1930. D'ailleurs, les pêches sont peu valorisées par l'élite et le clergé avant les années 1920. Ce secteur de l'économie connaît un souffle nouveau avec l'implantation du régime coopératif. Lancé durant les années 1930 par l'Université Saint-François-Xavier, ce mouvement de renouveau social permet à des communautés de pêche telles l'Île Madame, Chéticamp ou encore Lamèque, de prendre en charge une partie importante de l'activité de pêche de leur région.

Source : Couturier, Ouellette, L'expérience canadienne..., p. 315.


Bien que l'historiographie demeure discrète à ce sujet, il est indéniable que les Acadiens participent activement aux deux grandes guerres mondiales même si des chiffres sûrs demeurent difficiles à circonscrire. Jusqu'à maintenant, l'histoire à surtout retenu leur opposition à la conscription lors des deux grandes guerres. La période 1881-1950 voit aussi l'émergence de certaines caractéristiques régionales dans les communautés acadiennes des provinces Maritimes. La réalité démographique favorisant les Acadiens du Nouveau-Brunswick; ce sont surtout eux qui portent le flambeau lors des grands combats pour l'avancement de la cause acadienne.


L'Acadie contemporaine, 1950-1997

Depuis les années 1950, l'Acadie du Nouveau-Brunswick s'est dotée d'outils de revendication et de développement plus rapidement que les autres régions acadiennes en Atlantique. Bien que des organismes comme la Société Nationale de l'Acadie et la Société des Acadiens et des Acadiennes du Nouveau-Brunswick aient été des éléments clés dans les revendications acadiennes, il faut surtout souligner l'importance du poids démographique acadien. Composant environ le tiers de la population provinciale, les Acadiens furent en mesure d'élire plusieurs des leurs à la législature provinciale et à la Chambre des Communes à Ottawa.

D'une certaine manière, l'Acadie, particulièrement au Nouveau-Brunswick, a elle aussi vécu sa révolution tranquille. Durant les années 1950 et 1960, les Acadiens du Nouveau-Brunswick obtiennent des stations de radio et de télévision de la Société Radio-Canada, à Moncton, fondent une université au même endroit et contribuent à élire le premier Premier ministre acadien à la tête de la province, le libéral Louis J. Robichaud. À cela s'ajoutent un quotidien francophone, l'Évangéline, de même qu'un système d'écoles publiques francophones et des hôpitaux dans la majorité des régions acadiennes d'importance.

Louis J. Robichaud, premier Acadien à être élu premier ministre au Nouveau-Brunswick
Source : Couturier, Ouellette, L'expérience canadienne..., p. 393.

Le gouvernement Robichaud, grâce à son programme innovateur de "chances égales pour tous", contribue grandement à la mise en place de ces infrastructures. À la même époque, la jeunesse étudiante acadienne manifeste son opposition à l'establishment anglophone de Moncton en exigeant des services municipaux en français.

Bien que les communautés acadiennes d'ailleurs en Atlantique ne puissent s'appuyer sur des assises démographiques comparables à celles du Nouveau-Brunswick pour obtenir des réformes au même rythme, elles réussissent tout de même à se faire reconnaître le droit à l'enseignement en français et l'accès aux services de radio et de télévision française de Radio-Canada. La Nouvelle-Écosse et l'Île- du-Prince-Édouard comptent toutes deux un journal hebdomadaire et dans la première province, les Acadiens peuvent fréquenter l'Université Sainte-Anne de Pointe-de-l'Église.

Malgré le long chemin parcouru depuis la déportation de 1755, l'Acadie des Maritimes se devra de relever d'autres défis au cours des prochaines années. L'éducation en français n'est pas forcément un fait acquis partout puisqu'en Nouvelle-Écosse, des groupes de parents acadiens ne semblent pas convaincus du bien-fondé d'un enseignement exclusivement français alors qu'à l'Île-du-Prince- Édouard, le gouvernement provincial se fait tirer l'oreille pour fournir des locaux adéquats pour les francophones de Summerside.

Également, considérant l'option souverainiste au Québec et le peu de sympathie envers le bilinguisme chez les Réformistes de l'Ouest, il est fort à parier que les Acadiens devront batailler ferme pour conserver certains acquis au niveau fédéral.

Nicolas Landry
Université de Moncton
Campus de Shippagan


Ouvrages à consulter

© Nicolas Landry et GRHESUM, 1998.